Article du Point

La pornographie, du plaisir à la souffrance

Joseph-Gordon Levitt est porno addict dans « Don Jon ».

Avant, le sexe était prohibé, l’initiation tâtonnante. Désormais, le porno est partout. Au risque que, loin d’exciter le désir, il enferme dans la solitude.

La consommation intensive de pornographie est devenue un phénomène de masse à l’heure d’Internet. La facilité d’accès et la gratuité ont fait exploser la demande. L’anonymat a fait le reste. Un sondage d’octobre 2013 effectué par l’Ifop auprès des Français de 15 à 24 ans montre que 69 % des garçons et 35 % des filles interrogés avaient déjà surfé sur des sites pornographiques. Si l’on tape le terme « porno » dans le moteur de recherche Google, on trouvera plus de 1,2 milliard de résultats. Le terme « fellation » en donne cinq cents millions. Les analyses de tendances du géant de l’Internet montrent que la popularité des recherches sur le thème pornographique augmente constamment depuis le milieu des années 2000, montrant non seulement une fidélité des utilisateurs existants, mais aussi une extension de la consommation dans la population nouvellement connectée.

Doit-on s’en étonner ? La pornographie, bien que virtuelle, touche l’être humain dans l’une de ses fonctions physiques les plus puissantes : le sexe. Enflammant l’excitation primaire chez l’homme, facilitant la naturelle recherche du plaisir, elle lui donne à visionner – voire à développer – ses fantasmes les plus inaccessibles. Les effets sont nombreux, l’impact est aussi discret qu’important.

Double vie

La solitude qu’engendre la consommation de pornographie est l’une de ses principales conséquences. En premier lieu parce que l’utilisation du numérique peut être chronophage. « Apporter un ordinateur chez soi équivaut précisément, le réseau d’Internet aidant, à apporter la place publique dans son salon ou dans sa chambre », affirme le docteur Jean-Charles Nayebi, auteur de l’un des rares livres consacrés à la dépendance à l’Internet*. Le sexe n’y échappe pas. Or, c’est le plus souvent dans l’intimité qu’il se vit. Et la relation avec l’écran sépare son utilisateur du reste du monde. La consommation de la pornographie décuple ainsi les effets de l’ordinateur sur la solitude. La pornographie n’est-elle pas « un objet de divertissement qui a pour finalité la masturbation », comme le décrivait l’actrice du X Tiffany Hopkins ? Acte solitaire, activité cachée, qui peut faire entrer dans un cercle vicieux.

« Le sentiment des personnes qui viennent me voir est presque toujours décrit de la même manière : ils se sentent en désaccord avec l’image que les gens ont d’eux. Ils sont souvent bien insérés socialement, mais ils ont l’impression d’avoir une double vie », décrit la psychothérapeute Muriel Mehdaoui, qui officie dans les services du docteur Valleur à l’hôpital Marmottan à Paris. Cette dissociation relationnelle amplifie le sentiment de solitude des utilisateurs. Il est d’autant plus dommageable que les personnes qui consomment fréquemment de la pornographie sont souvent déjà sujettes à une forme d’isolement physique ou moral. « Certains vont aller de manière compulsive sur des sites pornos après avoir subi une phase de stress ou de l’anxiété. D’autres commencent simplement parce qu’ils s’ennuient », affirme la psychothérapeute.

Le sexe virtuel est alors utilisé comme un apaisement, mais un soulagement solitaire. Et la consolation est souvent de courte durée. « Les personnes qui me parlent de leur consommation pornographique ressentent souvent de la culpabilité et de l’insatisfaction après avoir joui. On pourrait penser qu’une masturbation apporte du bien, mais ce n’est pas ce qu’on me décrit », souligne Muriel Mehdaoui.

Drogue dure

C’est que la pornographie, loin d’être anodine, peut engendrer une véritable addiction. « Une hormone particulièrement présente dans les mécanismes du plaisir est sécrétée par le cerveau : la dopamine. Celle-ci peut irriguer les différentes zones qui sont au centre de nos sensations, des émotions et de l’intellect », souligne le neuropsychiatre Michel Reynaud, auteur de On ne pense qu’à ça (éditions Flammarion, 2009). Or, « tous les produits entraînant l’addiction, comme les drogues, augmentent la sécrétion de dopamine. En temps normal, une fois le plaisir disparu, notre cerveau retrouve son état initial. Mais ce n’est pas le cas pour les sujets qui entrent dans la dépendance. Ce mécanisme vaut pour l’excitation sexuelle », poursuit le professeur Reynaud.

Et, à l’inverse d’une drogue dure, la pornographie est omniprésente, légale et largement gratuite. Et le nombre de consultations pour des problèmes de dépendance explose. « Il y a différents degrés d’addiction. Certaines personnes peuvent se masturber jusqu’à quinze fois par jour et subir d’autres troubles très sévères, d’autres seront beaucoup moins touchées », explique Michel des Roseaux, sexologue à Paris. Où placer la ligne rouge ?

« Quand la consommation de porno devient une interrogation ou une souffrance, parce qu’elle mange trop de temps ou qu’elle provoque des problèmes de couple. » C’est quand le manque ne peut plus être comblé que par une consommation toujours plus importante qu’il y a problème, expliquent les spécialistes. « À force d’augmenter les doses, la sensation de manque et le besoin de le combler finissent par échapper à la volonté. C’est l’entrée dans la dépendance », souligne Michel des Roseaux.

L’impact est d’autant plus fort chez les jeunes, « chez qui le câblage cérébral continue de se mettre en place », explique le professeur Reynaud. Les images de la pornographie s’impriment en eux plus facilement et plus vite. « L’intoxication répétée » par les images pourrait même produire des toxines dans le cerveau. Ces dernières détruiraient les inhibiteurs naturels destinés à contrôler nos pulsions, avançait il y a quelques années le docteur américain spécialisé dans l’addiction pornographique Judith Reisman.

Dysfonctionnement dans le couple

Alors, quel est l’impact de la pornographie et de son addiction sur la société ? Certains tentent de relativiser. « Terrain de découverte, d’expérimentation mais aussi de préparation, [la pornographie] est un adjuvant au désir et au plaisir », assure le consultant Bernard Girard, dans une étude intitulée « Comment comprendre l’explosion de la pornographie sur le Web ? ». Selon lui, plusieurs enquêtes montrent « l’absence d’effet escalade : la consommation de pornographie douce n’incite pas à la consommation de pornographie plus crue ».

La cascade d’images sexuelles et les fantasmes qu’elles font naître chez l’homme ne sont pourtant pas anodins. L’impact sur le ressenti des femmes, non plus. Ainsi, psychothérapeutes et sexologues expliquent que la plupart des hommes qui viennent les consulter ont été surpris par leurs conjointes, lesquelles les incitent alors à aller voir un spécialiste. « Quand une femme découvre que son homme vit sa sexualité ailleurs, elle se sent trahie, car son conjoint prend du plaisir avec quelqu’un d’autre. Mais elle culpabilise également, car elle pense ne pas répondre aux désirs de l’autre, relève Michel des Roseaux. L’homme aussi se sent coupable, car la consommation de pornographie peut produire un dysfonctionnement important du couple. » La pornographie dépasserait donc largement le rôle d’excitant dans la recherche naturelle du plaisir en couple, voire jouerait en sens inverse.

Quant aux célibataires qui vont voir un thérapeute ou un psychologue, ils décrivent souvent un envahissement de la pornographie dans leur vie quotidienne : connexions très fréquentes, pensées sexuelles quasi permanentes, voire mise en danger professionnelle quand ils ne résistent pas à l’envie d’aller voir quelques photos ou vidéos au bureau.

« L’acte sexuel devient une masturbation à deux »

Par ailleurs, le porno cultiverait chez les hommes une vision mécanique de l’acte sexuel. Désireuses de plaire et de déclencher des sentiments, les femmes, elles, imposeraient plus difficilement leurs visions. « L’acte sexuel devient une masturbation à deux. Le but est de jouir le mieux possible et de faire jouir l’autre ; c’est une performance sportive », estime Michel des Roseaux. Le fait est d’autant plus problématique que la pornographie donne une vision souvent faussée de la sexualité, avec des hommes très fréquemment en position dominatrice sur une femme qui subit. « La sexualité est essentielle dans la vie. Or, la pornographie en donne une conception relationnelle très étriquée, donc dégradée. » Et il n’est pas nécessaire de faire une enquête auprès de dépendants déclarés pour nourrir le propos d’exemples. Luce nous apprend par exemple que « si on ne fait rien [sexuellement], il ne se passe rien au niveau des sentiments chez l’homme ». Basile a avoué ne plus pouvoir « sortir avec une fille qui n’est pas rasée », tandis que Phil préfère systématiquement la fellation seule à l’accouplement. Les pratiques sexuelles changent et la pornographie y joue un grand rôle.

Les acteurs de films X passent inconsciemment pour des modèles de virilité à suivre. « Ceux-ci sont des éjaculateurs lents, voire des anéjaculateurs, quand ils ne bénéficient pas tout simplement de montages de séquences. Il n’y a rien de normal là-dedans, mais les hommes qui consomment beaucoup la pornographie tentent de reproduire ces modèles », relève le sexologue Michel des Roseaux. Cette peur de ne pas être à la hauteur peut forcer hommes et femmes à aller au-delà de leurs envies, qu’il s’agisse du temps consacré à l’acte sexuel ou des pratiques admises. À l’inverse, l’absence temporaire de sexualité devient une honte, voire une peur, pour celui qui pense ne pas combler les désirs du conjoint.

La fellation, presque obligatoire

Est-ce un hasard si le nombre de spécialistes des troubles sexuels a explosé ? L’environnement médiatique joue beaucoup. Ces vingt dernières années, cinéma et magazines ont popularisé à outrance la pratique des « préliminaires » – qui désigne essentiellement la fellation, laquelle devient presque obligatoire pour la nouvelle génération. Et, tandis que des éditeurs et des distributeurs grand public font une mercatique intense pour vendre des romans érotiques et des jouets sexuels, les sites internet dédiés aux rencontres se multiplient. À l’été 2013, le métro parisien affichait les publicités d’une entreprise spécialisée dans la tromperie de couple, et les homosexuels peuvent désormais s’abonner à une application qui géolocalise les partenaires potentiels dans le but de consommer l’autre au plus vite.

Jouir, faire jouir, toujours plus, toujours plus longtemps… Selon Michela Marzano, auteur de La pornographie ou l’épuisement du désir (éditions Buchet Chastel, 2003), la pornographie anéantit le corps en faisant de l’autre le simple instrument du plaisir, et elle « est partout » comme le titrait une vaste étude entreprise outre-Manche. Embarquée dans une course à l’audimat, à l’heure où nombre d’amateurs se mettent eux-mêmes en scène, la publicité multiplie les campagnes excitantes, les films les séquences de sexe et les magazines les photos hot. La dictature de l’orientation sexuelle frappe désormais la tendre adolescence. De plus en plus tôt, la jeune génération est invitée à exprimer ses attirances, et le vit souvent mal. On est bien loin des envies de découverte et des besoins d’éducation à « la chose ». À la place, du sexe, du sexe, du sexe… jusqu’à l’écoeurement.

* La cyberdépendance en 60 questions, éd. du Retz (2007)